L’histoire du marbre

Christian de Rivière
Négociant depuis 1928, Spadaccini propose un choix de 400 variétés de marbre, onyx, granit, pierre ou ardoise pour les marbriers, les architectes, les décorateurs et les installateurs. Spadaccini nous raconte l’histoire du marbre.
Vert du Connemara

Vert du Connemara
©2009 DR

Les premiers usages massifs de la pierre polie remontent à 6000 ans, en Egypte, mais le marbre était sans doute déjà présent dans les très anciennes civilisations du bassin Mésopotamien.



C'est alors qu'émergent successivement, l'une enfantant l'autre, deux civilisations follement éprises de beauté : la Grecque (-600) et la Romaine (-400).



Les Grecs y sculptent l'image de leurs dieux. Rome l'importe à grands frais d'Orient, mais le fait tailler aussi dans ses montagnes et ses îles par des esclaves à l'œil droit crevé et au front marqué au fer rouge. Ils extraient le Paros à gros grains, le marbre fin du Penthélique et, à Carrare, un superbe marbre blanc avec en son sein des cristaux limpides que l'on nomme diamants.



Le marbre entre dans la fabrication de baignoires, de meubles et de petits objets. Il pave le sol, décore les murs et supporte les toits. Gravé ou peint, en frises ou bas-reliefs, il a préservé la mémoire de ces peuples fondateurs et sauvegardé ainsi nos racines.



Au Ve siècle, des vagues d'envahisseurs Barbares venus de l'Est ravagent l'occident Chrétien. Le commerce s'interrompt, les carrières ferment.



L'Occident va vivre sur les ruines de son passé jusqu'au XIIe siècle, taillant et retaillant dans les marbres antiques et démolissant sans vergogne les chefs-d'œuvre du passé. Tout ce que l'on voit encore aujourd'hui d'antique n'est que la centième partie de ce qui fut : Charlemagne a dépouillé Trèves pour construire son palais d'Aix-la-Chapelle, les trophées et les colonnes de Venise sont pris aux Sarrasins ou démontés en Sicile et à Byzance. En quatre siècles d'auto-dévoration, Rome fait disparaître la majeure partie des splendeurs de l'Empire. Des milliers de statues ont été jetées dans des fours à chaux et brûlées.



Au XIIe siècle, partout en Occident, la catholicité triomphante pousse ses cathédrales vers le ciel. Pour les construire, on rouvre les carrières de pierre abandonnées et l'on en cherche de nouvelles.



Pourtant, le marbre reste relativement méconnu : il faudra attendre le XVe siècle pour qu'il acquière ses lettres de noblesse.



C'est à la Renaissance Italienne que le marbre envahit le dallage, le mobilier, le parement et la sculpture.



Les Médicis, souverains de Toscane, ont érigé l'Antique en référence du beau et Florence se couvre de chantiers. Un tumultueux génie multiplie les chefs d'œuvre : on doit à Michel-Ange Buenarotti, entre autres, une bouleversante Pieta et un colossal David taillé dans un bloc jugé inutilisable.



Il faut savoir qu'il n'y a pas encore d'Etat italien, mais des villes qui sont autant de principautés, qui se jalousent et se combattent. Florence extrait ses marbres colorés près de Prato, mais doit faire venir ses marbres blancs de loin. Pise exploite des carrières dans le flanc du Monte Pisano. Lucques a des marbres blancs et rouges d'excellente qualité. Gênes exploite la vallée de Polcevera, la Rivière du Levant et puise à Porte-Venere un marbre noir veiné d'or. Il faut aller chercher le marbre blanc plus au sud, dans les Alpes Alpuanes. C'est de là que viendra la fortune de Carrare.



Si Sienne est bien pourvue en calcaires rouges, jaunes et noirs, Rome possède de nombreuses carrières de Travertin. Les villes Lombardes, elles, sont riches en marbres jurassiques roses et rouges (Vérone), blancs et colorés (Lac majeur, Côme). Milan extrait le marbre, dont elle fera son célèbre dôme, de carrières au nord et au nord-ouest. Turin reçoit le sien des montagnes. Venise exploite le filon Istien.



Il faudra attendre les guerres d'Italie au XVIe siècle pour que les Français découvrent les merveilles de la péninsule. Colbert fait répertorier les ressources nationales et les confie à des Grands du Royaume. Bientôt, la France pourra s'enorgueillir de produire du Grand Deuil, du Rouge de France, le Marbre du Roi, les Campan, des marbres de Provence et des Brèches...



De l'Orient provenaient les marbres aux tons rares. En trois cents ans de conquêtes, les Chrétiens ont bâti là-bas un "blanc manteau d'églises". Mais au VIIe siècle, les Arabes balayent les deux empires Byzantin et Sassanide Perse, et établissent de l'Atlantique aux frontières de la Chine un système et une religion : l'Islam. Les mosquées, d'abord sommaires, deviennent vite somptueuses pour rivaliser avec les églises chrétiennes.



A la Renaissance succède le Baroque, épopée artistique placée sous le double signe du faste et de l'ascèse. Rome reprend le flambeau à Florence. Pendant tout le XVIe siècle, les papes redessinent leurs villes. De grands architectes font dans le colossal, le débordant, l'ostentatoire. Ainsi les escaliers monumentaux, ainsi les palais luxueux — à commencer par Saint-Pierre — mais aussi le baldaquin aux colonnes torses du Tombeau de Saint Pierre, œuvre du Bernin...

En deux siècles, la France va elle aussi se couvrir d'une tiare de châteaux, de parcs, d'hôtels particuliers, de places, d'obélisques et de statues. Le marbre est partout, de la Cour de Marbre du château de Versailles à la façade du Louvres, en passant par les églises cintrées à coupole (Institut de France).



Mais c'est entre 1630 et 1652 que s'élève ce qui reste, peut-être, le plus pur joyau de marbre du monde : le Tàj Mahal, à Agra (Inde Gangétique). Ce cube de 61 mètres de côté, en marbre incrusté de pierres précieuses, flanqué de quatre minarets, est le tombeau de la favorite du sultan Shàh Jahàn, Mumtaz-i Mahal. Il est entouré de jardins d'eau qui démultiplient son image comme autant d'apparitions.



Le XIXe siècle est celui de la révolution industrielle. Il n'a pas de style, ou plutôt il les a tous. Dans le maelström des courants contraires, le marbre se ménage une place de choix : l'architecte Garnier, qui dessine l'Opéra de Paris jusque dans ses moindres détails, lui confie le premier rôle, celui de glorifier l'Empire.



Le XXe siècle s'ouvre sur une lutte intense entre un Art Nouveau plébiscité par le public et des mouvements artistiques qui visent l'abstraction. Dans cette époque pleine de fureur et de querelles, le marbre reste le favori des puristes et des esthètes, comme il l'était à la Renaissance. On le retrouve à bord du paquebot Normandie, lancé en 1935 : les marbriers ont réalisé le tour de force de plaquer 2000 m² d'onyx sur les huit mètres de hauteur du Grand Hall et de la salle à manger des 1ères classes !



Une production de masse répond maintenant aux appétits d'une civilisation assoiffée de confort, de rapidité et de biens matériels. Dans ce monde-là, efficace et pressé, le marbre n'a plus qu'à reprendre le flambeau qu'il a longtemps tenu : celui de l'élégance et de l'intemporalité. C'est bien sûr chez les particuliers qu'il continue son éternelle trajectoire, dans l'immobilité trompeuse de ses atomes : quel autre matériau, forgé dans les profondeurs de notre planète, pourrait mieux satisfaire notre légitime appétit du Beau et de l'Eternel ?



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