La prospective du style selon François Delclaux

Christian de Rivière
Après avoir collaboré pendant plusieurs années, en freelance ou en intégré, avec de grands bureaux de style parisiens, François Delclaux fonde sa propre agence de style en 2006, Un Nouvel Air, spécialisée dans le conseil en prospective et tendances dans l'univers de la maison, du design et de l'art de vivre. (www.unnouvelair.com)
François Delclaux

François Delclaux
©DR

Combien de temps durent les cycles dans l’univers de la maison ?



Les choses ont beaucoup évolué. Il y a encore quelques années, on pouvait identifier de véritables cycles dans les influences maison, qui duraient environ entre 7 à 10 ans. Tout d’abord parce que la symbolique de la décennie a très longtemps marqué l’univers de la maison… on parle encore aujourd’hui, et du reste de façon souvent assez approximative en terme d’exactitude historique, des styles des «années 50», «années 70», «années 80» etc.



De la même façon, par rapport à la mode (par exemple), les cycles de la maison se déployaient sur un temps traditionnellement plus long, pour des raisons essentiellement liées au caractère plus durable et engageant des produits, aux contraintes de fabrication, à l’amortissement nécessaire des prototypes, à la rentabilisation des collections.



Dans un autre ordre d’idées, longtemps les styles ont été étroitement liés à des circonstances politiques, sociétales ou à des mouvements de fond de l’évolution des sociétés : le Bauhaus ou l’Art Nouveau, par exemple. Nous sommes, en gros depuis l’avènement du 21ème siècle, dans une toute autre configuration. En effet, l’idée même du « cycle » implique une linéarité plus ou moins constante et identifiable, un fil conducteur historique, bref, une évolution caractérisée par la recherche permanente de la « nouveauté ». Or l’avènement et l’actualisation de plus en plus large de la société postmoderne ont fait exploser toute idée de linéarité historique. Nous ne sommes plus aujourd’hui dans une temporalité linéaire, mais dans une énergie davantage « rizhomatique », dans une forme de capillarité des influences qui entrainent un émiettement et une multiplication sans fin des « signes ». C’est aussi pourquoi la notion de nouveauté s’est profondément transformée : l’enjeu aujourd’hui réside moins dans la nécessité de créer une forme nouvelle, c’est-à-dire non-vue, que dans celle de proposer un nouveau scénario de formes existantes.



Les notions de reprise, de réactualisation, de réédition, sont devenues essentielles et les exemples abondent parmi les propositions de designers contemporains qui « reprennent » des formes du passé pour les traduire dans le monde actuel. Ce qui n’empêche pas par ailleurs des explorations tout à fait nouvelles !



Mais pour aborder la question d’une façon plus conceptuelle, un des plus grands philosophes contemporains, l’allemand Peter Sloterdijk, à la question du « cycle », oppose la notion de « sphère ». Dès lors, toutes les tendances peuvent désormais coexister en même temps, toutes les influences peuvent simultanément répondre à la multiplicité des tribus, des niches, des groupes, des communautés et des identités, perçues comme autant de différences et de singularités auxquelles le marché doit proposer une réponse.


Grue par Wim Delvoye

Grue par Wim Delvoye
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Y a-t-il de vraies transversalités de tendances et de prospective?



Il n’y a que des transversalités ! Les frontières traditionnelles, ou plus exactement « modernes », ont volé en éclat depuis longtemps. Les acteurs sociaux comme économiques, l’art comme la politique, les valeurs et les intérêts, privés ou publics, sont en interaction permanente et globale dans une société postmoderne et mondialisée. Donc on peut dire que tout est transversal : l’art contemporain, la mode, la danse, la philosophie, le design, l’art de vivre, la musique, etc.



L’ensemble de ces expressions ou de ces « sphères », contribuent à proposer des « formes plastiques » qui influencent bien au-delà de leur propre territoire : le design est entré au musée, les designers explorent des formes artistiques, les architectes bâtissent des formes sculpturales, la haute couture met en scène des performances et de véritables chorégraphies, la musique devient parfois un mode de vie à part entière, l’écologie devient un enjeu de création, etc.



Il est évident, pour prendre un exemple précis, que les questions brûlantes du développement durable et des enjeux du réchauffement climatique n’auront de cesse d’influencer toujours davantage la conception des objets, leurs matériaux, leur lieu de production, la question de leur transport et nécessairement aussi la question de leur forme, bien au-delà de la question du style.



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Suite de l'interview http://www.maison.com/decoration/portraits/style-maison-francois-delclaux-repond-1206/