Alain Lardet, l’humaniste du design

Christian de Rivière
A l’origine de la Bourse Agora pour le Design, co-fondateur des Designer’s Days à Paris, Alain Lardet est aujourd’hui consultant et collabore avec des sociétés et des institutions. Depuis qu’il a embrassé la voie de la création, il s’est consacré à une carrière dédiée à la promotion du design.
A la suite d'une vie professionnelle à vendre le design, Alain Lardet le promeut dorénavant

A la suite d'une vie professionnelle à vendre le design, Alain Lardet le promeut dorénavant
©Bruno Clergue

Maison.com : D’où vous vient cet amour du design ?


Alain Lardet : Tout simplement de la découverte que j’en ai faite à la sortie de mes études d’histoire de l’art. J’ai, par hasard, fait un stage de fin d’études au Musée des Arts Décoratifs au moment du lancement du Centre de Création Industrielle et ai participé à la préparation d’une exposition « Qu’est-ce que le design ? ». Et depuis, j’essaie toujours d’y répondre


 


Pouvez-vous nous parler de vos années chez Poltrona Frau ?


A.L. : Après quelques années formatrices chez Mobilier International, j’ai été directeur-associé de Danese, l’essence même du grand design italien, en créant la filiale française en 1985. A cette époque, nous ne mettions pas de frontières entre culture et économie en réalisant des expositions didactiques dans toute la France, comme celles au Musée des Arts Déco. En 1993, j’ai pris la direction de Poltrona Frau, une aventure de 11 belles années.  C’est à cette période que j’ai redécouvert chez un antiquaire le Dezza, mon modèle historique préféré, signé Gio Ponti. Après recherches, il a été identifié comme faisant partie d’une très ancienne collection Potrona Frau, à nouveau commercialisé et devenu depuis un best-seller. J’ai aussi créé un « comité stratégique produit » pour lancer de nouveaux modèles avec des designers comme Jean Nouvel, Christian Biecher, et Rena Dumas.


 


L’univers du design est-il destiné à un microcosme, exclusif et onéreux ?


A.L. : C’est malheureusement le sentiment que beaucoup de monde partage. Pour moi, ce n’est évidemment pas le cas. La preuve en est que l’on peut trouver chez Ikea (sublimes vase signés Hella Jongerius), Monoprix (qui a fait travailler Andrée Putman) ou Muji (modèles signés Enzo Mari) des objets réalisés par de grands designers. On a tendance à associer un objet design à un objet signé et la signature indique souvent un prix élevé. Dans le tiers-monde, certains objets traditionnels sont des merveilles de design comme par exemple les « lota » indiens, sortes de bentos. Légers, ils conservent la nourriture et leur forme est un modèle de perfection ergonomique.


 


Comment véhiculer la culture design ?


A.L. : Elle peut être véhiculée avant tout par les médias, des expositions, des ouvrages. Mais aussi grâce à des manifestations ouvertes au public comme les Designers Day’s, qui montrent au public que le design n’est pas une discipline étanche, mais qu’il fait partie de la vie de chacun, de la petite cuillère au mobilier urbain. Il est universel, un des principaux moyens de rendre le quotidien plus harmonieux. Le meilleur moyen à terme serait de l’introduire à l’école, le design aussi bien que les métiers d’exécution (les métiers de la main)qui y sont liés. Les enfants ont un attrait pour ce qui est beau, donc bien dessiné.


 


Le design aide-t-il à mieux vivre ?


A.L. : Je suis intimement persuadée qu’il est facteur d’harmonie sociale. Mais le design doit aussi prendre en compte l’écologie.


 


Trois meubles ou luminaires qui vous ont étonnés par leur audace ?


A.L. : Ce ne sont pas nécessairement les plus spectaculaires. Je trouve merveilleuse la chaise Zig-Zag de Rietveld. Elle est parfaite, car belle, essentielle et hors du temps. Le lampadaire Toio de Castiglioni chez Flos parce qu’il est le reflet d’une histoire qu’il a vécue. Il l’a, en effet, imaginé à partir d’une cane à pêche qui le rend réglable et il donne un éclairage merveilleux avec son phare perché au bout. Il est toujours à sa place, même à côté d’un meuble ancien, et pourtant il existe depuis plus de 50 ans !


 


Pouvez-vous nous parler de la Bourse Agora pour le design ?


A.L. : J’ai été un membre fondateur aux côtés de Claude Lévi-Soussan. La bourse a été un accélérateur pour certains. Le profil des candidats, et donc des lauréats, a évolué car l’expression du design a évolué (notamment grâce à la CAO, DAO…) dans le processus de création. Au départ, on récompensait plutôt un projet très précis, alors que maintenant, on juge des processus de recherche. La résultante est certes moins concrète, mais nous aidons les designers dans la réalisation. J’avoue garder un souvenir ému du projet de Bernard Moïse, éminemment social, généreux et pertinent ; il s’agissait de mobilier pour les prisons, exposé depuis au Centre Pompidou.


On peut aussi penser au projet des Faltasi, qui nous ont fait découvrir la stéréolithographie (procédé de prototypage rapide) quand elle n’était à l’époque qu’encore à ses balbutiements. Les dernières années nous montrent une grande facilité des jeunes à travailler en groupe à l’instar du collectif Dito avec la part de partage, d’idéalisme et d’utopie qui fonctionne avec ce genre de démarche. A chaque nouvel appel à projets, nous recevons 80 dossiers de jeunes professionnels. Nous en sélectionnons 5 que nous accompagnons et pour lesquels on assure une promotion largement diffusée.


 


Pourquoi  les designers français sont-ils si peu présents dans l’industrie hexagonale, alors qu’internationalement reconnus?


A.L. : Peu d’industriels avaient jusque là compris l’apport du design. Il faut ici rendre hommage à Ligne Roset, un des seuls à porter les valeurs des designers français. Heureusement, les choses changent et évoluent, grâce au travail du VIA, notamment.


 


Designer’s Days 2011, « Conversations » : pourquoi cette thématique ?


A.L. : Ce thème me plaît particulièrement, car il est très ouvert et se révèle un excellent fil d’Ariane aux scénographies qu’il fait naître. Il place le design comme medium et réunit à travers une expo au Ministère de la Culture designers et fabricants/ éditeurs pour incarner un projet, rechercher une mise au point, en respectant un cahier des charges, pour aboutir à un objet ou un meuble, qui apportera du bonheur à son utilisateur.


Et au-delà, le design souhaite se rapprocher du public en l’invitant à créer du lien social. On a envie de s’asseoir ensemble sur un banc bien dessiné, que l’harmonie de la nature se prolonge par du beau mobilier urbain (Martin Szekely pour JC Decaux dans la gare de Metz). François Azambourg a par exemple créé des luminaires pour la Grande Motte pour l’ensemble architectural de Jean Balladur.